vendredi 18 mai 2018

MA VIE DANS LES MONTS




Auteur : ANTOINE MARCEL
Editions : Arléa -2018- 225 pages.


C'est la belle couverture de ce  livre qui a attiré mon regard. Elle exprimait tout ce dont on a envie parfois : retrouver la nature, le silence et la solitude.

De fait, c'est bien  ce que recherchent l'auteur et son épouse chinoise Lily, en quittant "leur ancienne demeure.... pour habiter un moulin sur le ruisseau d'Orgues, en Xaintrie Noire, une région montagnarde adossée au sud du Massif Central".

La Xaintrie Noire, quelle splendeur déjà que ce nom !


Photo : Bernard Bardi
source : www.xaintrie-passions.com


Nulle envie cependant chez cet auteur d'une vie d'ermite, dans la plus totale autonomie.
Non. Après une vie aventureuse et riche d'expériences diverses -il a été scaphandrier, pépiniériste, créateur de bonsaïs et de jardins inspirés par l'Extrême-Orient- il souhaite juste vivre vivre comme il l'entend, fidèle à ce qu'il a découvert dans la pratique du taoïsme et de la méditation zen.

"Si je ne fais pas mon monde, c'est lui qui va me faire."

Ses "occupations quotidiennes sont simples" : exécuter les tâches nécessaires au bon fonctionnement de la maison, écrire, lire, marcher, couper du bois, nettoyer les berges du ruisseau, planter des bambous, se laissant guider non par la pensée mais :

 "par l'inspiration des anciens. Poésie, peinture, classiques du taoïsme et du zen certifient mon quotidien à vivre. Torrent, vallée profonde-Wangwei n'est pas loin."



Wang Wei : "A un ami absent"
Source : forinterieur.blogsot.fr



Faire bien ce que l'on a à faire, "témoigner de ce qui ne passe pas" - écrire, planter des arbres - utiliser ses mains et tous ces "savoir-faire" qui nous donnent "une prise concrète sur le monde", accepter courbatures et mal aux reins car "c'est dans ce monde-là que j'ai une nouvelle journée à vivre",  s'émerveiller devant l'écureuil bondissant ou le cincle plongeur.

" Dans un monde où des cervidés apparaissent à l'orée des bois, où les saumons remontent les ruisseaux, on doute moins du sens de la vie."



Phyllostachys nuda
Source : palmaverde.nl

Se souvenir, lire ou relire et nous faire partager les auteurs qu'il aime :
Les précurseurs : Emerson, Thoreau, John Muir.... Les voyageurs Nicolas Bouvier, Victor Segalen, Ella MaillartOlivier Germain-Thomas, Sylvain Tesson ; les aventuriers, Hemingway en tête et  "les mauvais larrons : Jean Hougron, Georges Arnaud, B. Traven"... que j'ai découverts à cette occasion.
Et bien sûr les poètes chinois ou japonais, les textes d'inspiration Tao et Zen, dont il conserve les "livres cartonnés de Moundarren , reliés par une ficelle, à la chinoise" dans le coin "poésie et encens" de sa bibliothèque.





 Ignorante que je suis du Tao et du Zen, je suis tout à fait consciente en terminant ce texte, de n'avoir rendu compte, que d'une partie fort  limitée de cet ouvrage. Ceux plus férus, y trouveront bien d'autres richesses.
Ce livre cependant à été pour moi une pause de sérénité, après mes dernières lectures chargées de violence et  une ouverture vers d'autres découvertes et c'est pour moi déjà beaucoup.


Vous me demandez pourquoi j'habite
parmi les monts bleu-vert ?
Je souris mais je ne réponds point.
Fleurs de pêcher sur l'eau qui court,
tout s'en va et s'efface.
Ici c'est une autre terre, un autre ciel,
très loin du monde des humains.

          Libai, Réponse au sein des montagnes 



jeudi 10 mai 2018

LE MONDE DES HOMMES







Titre original "Bumi Namusia" -1980-
Auteur : PRAMOEDYA ANANTA TOER
Traduction : Dominique Vitalyos
Editions : Zulma -2017- 500 pages.


Autant le dire tout de suite, ce livre a été pour moi un coup de foudre.
C'est  dire si j'ai été ravie en découvrant, qu'il constitue en fait le premier tome d'une  tétralogie  :  "BURU QUARTET".


Source : Association franco-indonésienne Pasar Malam


Pramoedya Ananta Toer ( 1925-2006), dit PRAM,  est un écrivain indonésien qui "dut d'abord sa renommée internationale à la persécution qu'il subit"*, aussi bien sous le gouvernement colonial hollandais, que sous  la Démocratie (!) de Sukarno puis la dictature de Suharto, ce qui lui valut de passer presque le quart de sa vie en captivité, soit en prison, soit au bagne de Buru.
 Surveillé toute sa vie, son oeuvre censurée quand ce n'est pas en partie détruite, il est cependant devenu "un géant des lettres indonésiennes"*, que certains n'hésitent pas à comparer à Tolstoï.


La reine Wilhelmine.
Source : Wikipédia


Nous sommes aux Indes Néerlandaises, l'Indonésie d'aujourd'hui, au tournant du XXe siècle.
Un jeune "indigène", dont le seul nom, Minke, lui a été donné par un professeur en colère - car dans ce monde les indigènes n'ont pas de nom, même s'ils sont issus d'une famille aristocratique - poursuit  de brillantes études à  l'HBS de Surabaya, une grande école, fréquentée essentiellement par les fils des colons néerlandais.  Le diplôme qu'il doit bientôt passer,  lui ouvrira les portes de la haute-administration de la colonie. Il écrit aussi des nouvelles, qui commencent à être publiées avec succès dans la presse, sous un autre nom d'emprunt .

Sa rencontre, provoquée par l'un de ses condisciples avec Nyai Ontosoroh, une concubine indigène, et ses enfants, Robert et Annelies Mellema, issus de sa relation forcée avec un riche planteur, va bouleverser sa vie au-delà de tout ce qu'il avait pu imager, lui faisant emprunter les chemins d'une longue révolte, sans jamais déroger "aux principes de l'honneur", si importants pour lui et pour Nyai.


Source : secret-indonesia.com


Ce qui fait la richesse et la force de ce roman, qui, par ailleurs est une sorte de "biographie fictive"*, c'est tout autant le cadre merveilleux dans lequel il se déroule - Java, la plantation des Mellema, leur demeure - que l'extraordinaire présence des personnages, principaux ou secondaires.

A côté de Minke, le narrateur, jeune-homme complexe, partagé entre sa fascination pour l'Europe et sa culture javanaise contre laquelle il se révolte aussi, se dresse l'inoubliable Nyai, toute d'intelligence, de courage et de révolte. A  l'inverse, sa  douce fille Annelies, âme blessée comme sa mère,  fascine comme elle, mais pour des raisons opposées.
On n'oubliera pas non plus les père et fils Mellema, tous deux brisés et leur violence, ou le farouche et fidèle Darsam, sa belle moustache et son coupe-coupe.

Mais la force de ce texte tient aussi à l'inscription de ses personnages dans  l'histoire complexe de la colonisation avec tous ces excès, mépris, exploitation, violence, iniquité, mais également ces beaux personnages, Magda Peters, Herbert de la Croix et ses filles, le bon et attentif Docteur Martinet, qui chacun à leur manière, guident Minke ou tentent de protéger Nyai et sa fille.

Enfin il y a le ton très particulier du récit, entre conte et roman,  lié à son histoire même. L'auteur l'a d'abord raconté au bagne de Buru durant son internement, puis écrit à sa sortie.  

Par bonheur, le tome II  m'attend déjà...


* Source : Etienne Naveau (postface)

vendredi 4 mai 2018

L'APPEL DU FLEUVE





"Perfume River" - 2016 -
Auteur : ROBERT OLEN BUTLER
Traduction : Jean-Luc PININGRE
Editions : Actes Sud - 2018 - 270 pages.


C'est à nouveau une histoire de pères et de fils et même d'arrière-petit-fils. Deux pères, trois fils, un arrière-petit-fils.
Une histoire de couples aussi,  ceux des grands-parents et des parents surtout.
Une histoire de loyauté, de fidélité, de culpabilité,
Une histoire d'incompréhensions.
Une histoire marquée par la violence des sentiments, des actes, des rancoeurs.
C'est tout compte-fait l'histoire d'une famille ordinaire,  les Quilan, dans laquelle, comme souvent, chacun s'est enfermé dans un rôle.


Source : seomix.fr

Les grands-parents vivent à Thomasville en Georgie. William et Peggy sont plus qu'octogénaires. William, dit Senior, a toujours été un homme rude, accroché à ses souvenirs de guerre, faite aux côtés du général Patton.  Ses fils doivent plier, quitte à les écraser ou les perdre.
Peggy se voue à son mari, joue son rôle de femme soumise et de mère tendre, manipulant parfois, mais tous ont déjà compris.

Le fils aîné Robert, soixante-dix ans aujourd'hui, forment avec son épouse Darla un couple d'universitaires à Tallahassee, Floride. Robert est aussi un vétéran du Viet-Nam, rejoint dans l'espoir d'obtenir ainsi l'affection de son père.

Jimmy, le cadet vit près de Toronto, avec Linda son épouse. Ils travaillent avec succès le cuir. Jimmy n'a jamais fait aucune guerre. C'était son choix, affirmé jusqu'à la rupture avec son père, sa famille et son pays. Depuis des décennies il ne donne plus de nouvelles.

William continue à remâcher souvenirs et rancoeurs, mépris,  sans jamais plier.
Robert a fait sa vie, mais surtout ne veut plus  penser à ce qui s'est passé là-bas. Le dire encore moins, pas plus à son père qu'à sa femme ou son frère, qui ne comprendraient pas. C'est tout au moins ce qu'il croit.
Jimmy ne regrette pas ses choix.

Et puis, William est brusquement hospitalisé. Peggy saisit l'occasion pour contacter Jimmy. Robert, pour satisfaire sa mère, le fait aussi de son côté.

Comme en miroir, un autre Robert, "Bob", hante les mêmes parages. Un homme brisé par un père dément.

En quelques jours, tout va se dénouer, d'une manière ou d'une autre, ou presque.




J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre écrit sans aucun pathos. Beaucoup de plaisir aussi à découvrir peu à peu ces fidélités qui s'imposent ainsi d'une manière ou d'une autre, sur plusieurs générations. Beaucoup de plaisir également à comprendre comment chacun peut "croire que" et à quel point on peut ainsi se tromper souvent.
Malgré ce sujet grave on sourit aussi parfois, devant les ridicules notamment alimentaires de notre époque, devant tous les petites manipulations qu'on découvre tout en les connaissant déjà...
C'est en fait un livre profond et juste, qui m'a donné envie de mieux connaître cet écrivain.
Je vous le recommande chaudement donc.


jeudi 26 avril 2018

PATRIA






Titre original : "PATRIA" - 2016-
Auteur : FERNANDO ARAMBURU
Traduction : Claude BLETON
Editions : Actes Sud, 2018 -615 pages-


Le vendredi 20 avril dernier, "après plus de quarante ans de terrorisme et plus de 800 morts", juste avant de formaliser le 5 mai prochain sa dissolution, le groupe séparatiste basque ETA a demandé "pardon" aux victimes de ses violences, reconnaissant "le mal qu'elle a causé au cours de sa trajectoire armée" et sa "responsabilité directe"  dans "la souffrance démesurée du peuple basque".




C'est à peu près à ce moment que j'ai refermé avec regret "Patria", le roman de Fernando ARAMBURU, qualifié platement  sur l'inévitable bandeau rouge  qui ceint à peu près tous les livres, "le grand roman du pays basque".
"La souffrance démesurée du peuple basque" aurait mieux convenu en effet.

Pourtant rien de théâtral ici. Juste l'histoire, sur quatre décennies, de deux familles basques, issues du même village.
Au départ deux amies d'école, Bittori et Miren, qui ont failli se faire nonnes, mais on vite changé d'avis après avoir rencontré le Txato et Joxian, qu'elles ont épousés. Les deux couples ont eu des enfants : un garçon et une fille pour les premiers, Xabier et Nerea, une fille et deux garçons, pour les seconds, Arantxa, Joxe Mari et Gorka.
Les femmes sont restées à la maison, les hommes  ont travaillé, fait du vélo ensemble et ensemble joué aux cartes, dans la plus franche amitié. Le Txato a appris aux enfants à faire de la bicyclette et  leur a payé des glaces, par les jours de chaleur. Joxian, au retour de l'usine,  a ramené du potager des légumes dont Bittori a profité aussi. Les deux amies ont continué leurs sorties du samedi à San Sebastian. Même la réussite du Txato, gros travailleur qui a développé son entreprise de camionnage et fournit ainsi du travail au village n'a pas séparé ce petit monde jusqu'au moment où....

... l'impensable s'est produit. Le Txato, froidement abattu un après-midi de pluie, par un membre de l'ETA. 
Tout explose alors.

C'est en cent-vingt-cinq courts chapitres, alternant les voix de tous les membres des deux familles, que Fernando Aramburu, déploie son récit. Les uns évoquent le passé, les autres le présent avec son poids de haine  et de douleurs, que l'abandon définitif des actions armées en 2011 n'arrive pas à alléger, quand il ne développe pas un nouveau mouvement de rejet.
Cent-vingt-cinq chapitres  pour décrire les ravages produits par ces meurtres chez chacun et dans la société : oubli impossible, vie qui s'arrête pour se fixer sur un seul but, frénésie  mortifère,  honte devant sa propre lâcheté, inversions perverses des valeurs, faisant de la victime le criminel, oubli total du prix d'une vie humaine, repli facile sur une idéologie à laquelle, même ceux qui lui ont prêté leurs bras, au fond,  ne comprennent rien.

Rien de plus efficace pour démontrer l'horreur du terrorisme, "quelle horreur, quelle indignité ", tout en parlant simplement de la vie au jour le jour
Rien de plus efficace non plus pour démonter les idéologies et leurs conséquences sur ceux qui  s'y sont accrochés et payent à présent dans une cellule, les fautes de leur jeunesse, de leur bêtise ou de leur inculture.


Musée Juif de Berlin
Source : postdam.2013.blogspot.com

Tout ça :  "Pour rien" : 835 morts, des milliers de prisonniers, autant de familles brisées sur plusieurs générations, même si l'espoir est là, visible sur le beau visage ravagé d'Aranxta, celui prêt à se dissoudre de Bittori, sur les traits vieillissants et accablés de Joxe Mari, et même sur celui de l'intraitable Miren

Un livre, jamais larmoyant, plein d'énergie au contraire, à lire absolument et avec plaisir qui plus est, car bien loin justement de toutes les langues de bois. 
La vie juste la vie, ses fragilités et sa complexité.



mardi 17 avril 2018

UNE ODYSSEE Un père, un fils, une épopée






Titre original : "An Odyssey. A father, a son and an epic." 2017
Auteur : Daniel MENDELSOHN
Traduction : Clotide MEYER et Isabelle D. TAUDIERE
Editions : Flammarion - 2017- 418 pages.

C'est un beau livre.
Voila comment je pourrais résumer le plus simplement possible cet ouvrage que j'ai aimé de bout en bout. 
Un livre passionnant et émouvant, aussi enrichissant intellectuellement qu'humainement, une histoire de père et de fils, dans laquelle toute fille se retrouvera aussi, dédiée par l'auteur à sa mère, bref une histoire de famille, ce qui ne surprendra pas ceux qui ont déjà eu la chance de lire, du même auteur, "Les Disparus".

Professeur de littérature classique dans une université américaine, Daniel Mendelsohn, doit cette année là, animer un séminaire sur "L'Odyssée" pour des étudiants de première année.
Lorsque son père, Jay Mendelsohn, âgé de quatre-vingt-un ans, lui demande d'y assister, il accepte.

Pourtant les rapports père-fils n'ont jamais été simples, mais comme le dit Jay lui-même : "Ton père est ton père" et Daniel est un bon fils.
Ces deux là ont vécu côte à côte durant de longues années, sans se parler vraiment. Le fils, enfant solitaire, sensible et triste a toujours craint ce père, sévère, querelleur, détestant tout signe de faiblesse et qui plus est mathématicien, alors que lui ne comprend rien aux mathématiques.

Pourtant ce même père a su trouver les mots qu'il fallait : "Je sais ce que c'est", lorsque le fils en a eu le plus besoin. 
Il a su, comme il l'a fait pour tous ces enfants, l'encourager dans ses études
Le fils a donc pu se construire, a réussi, comme son père le souhaitait, est devenu un père à son tour, à sa façon.

Durant un semestre, tous les vendredis, ils vont donc se retrouver, au milieu des jeunes étudiants, autour de "l'Odyssée".
On imagine la scène : le fils -le professeur -un peu tendu. Le père, de côté, dans son sweat-shirt blanc à capuche. Les étudiants filles et garçons un peu étonnés, tout au moins au début.
Le professeur évoque des pistes, les étudiants s'en saisissent ou proposent d'autres voies. Le père conteste.

Mais le livre bien sûr, est bien loin de n'être que la description de cette situation un peu cocasse, pas plus qu'il n'est que le récit de ce voyage "Sur les traces d'Ulysse", que Jay et Daniel entreprendront, une fois le séminaire achevé.

 Il est bien au contraire, comme un double parcours initiatique, très équilibré,  dans la connaissance du texte d'Homère d'une part, et dans celle du père par le fils, les deux situations s'éclairant l'une l'autre et révélant la dimension universelle du poème, comme celle de cette quête, complexe, d'un parent par son enfant.

Ceux qui ont lu l'Odyssée seront passionnés par les pistes ainsi ouvertes. Ceux qui ne l'ont pas fait, seront prêts à l'aborder  de la plus meilleure façon.
Chacun ne manquera pas  de se retrouver dans ce fils et dans ce père.

Les plus âgés se souviendront aussi  avec émotion de tout ce que recouvre  les derniers mots du livre :

"C'est ton père".


Ulysse et Laërte. IIème siècle avant J.C.
Musée Barraco. Rome


"Le garçon, l'adulte, l'ancêtre ; les trois âges de "l'homme". Ce qui revient à dire que, parmi les voyages que retrace ce poème, il y a aussi le voyage d'un homme d'un bout à l'autre de la vie, de la naissance à la mort."


Dominique , ClaudiaLucia et Keisha ont également beaucoup aimé !

samedi 7 avril 2018

JOURNAL 1844-1846






Auteur : HENRY DAVID THOREAU
Traduction, présentation et notes : Thierry GILLYBOEUF
Editions : finitude, 2014 - 314 pages-


C'est un objet curieux et complexe que cet ouvrage, rien à voir avec un journal intime habituel avec ses entrées au jour le jour, tout au moins jusqu'aux toutes dernières pages.
Curieux et complexe, car il regroupe le contenu de quatre cahiers sur lesquels  Thoreau travaille durant cette période, mais aussi parce qu'il ne s'agit la plupart du temps, ni d'une rédaction spontanée, ni d'une simple copie d'un texte précédemment travaillé, mais plutôt d'un collage, comme on en faisait avant la généralisation du traitement de texte, de morceaux écrits au préalable, les uns pour préparer une conférence, les autres en vue  de rédiger un livre, le tout émaillé "de réflexions sur le vif,  inscrites pour leur part, dans le temps présent de la rédaction de cet ensemble disparate"*. 
De plus, de nombreuses pages manquent et certaines phrases imprimées commencent au milieu d'un paragraphe, dont ne peut lire le début.

De quoi décourager, lecteur ou lectrice a priori...


Thoreau peint par sa soeur Sophia vers 1839

Source : The New-York times.


Mais, il s'agit de Thoreau. D'un jeune Thoreau de moins de trente ans.
Mais il s'agit aussi du moment où, après le brusque décès de son frère très aimé, John,  deux ans auparavant, Il souhaite, dans un élan fraternel,  mettre au clair et publier le récit initiatique du voyage  entrepris avec celui-ci, à la fin de l'été 1839, sur les Concord et Merrimarck Rivers.
Le moment où il décide également - l'avenir démontrera que ce n'est pas rien- de s'installer au bord de l'étang de Walden.


Walden Pond. Concord. Massachussets.
Source : Bettmann/Getty. Images

Si je me suis lancée dans l'aventure avec quelques craintes, il m'a fallu très peu de temps pour comprendre qu'elles étaient infondées.
C'est en fait un grand plaisir de passer ainsi du coq à l'âne en une telle compagnie.

On commence par  méditer sur cette belle phrase sur l'amour :

"Il n'est rien de trop petit pour ne pas être l'objet du plus grand amour."

On poursuit un petit renard sur la glace :

" Le renard manifestait une fascination presque humaine pour l'inconnu- Quand je patinais à ses trousses, il filait à toute vitesse, mais dès que je m'arrêtais et restais immobile comme une souche, bien que sa peur ne fût pas calmée, une loi étrange mais inflexible de sa nature le poussait à s'asseoir sur son arrière-train."

On saute sur notre  embarcation et on remonte le courant en admirant le rivage :

" Le bétail était dans le fleuve jusqu'au ventre et nous faisait songer à Rembrandt."

On philosophe sur l'amitié :

"Mon ami me connaît face à face, mais beaucoup, n'osent me croiser qu'à l'abri de l'autorité d'autrui-renforcée par un invisible corps d'amis et de relations empreints de sagesse. A ceux -là je dis adieu, nous ne pouvons demeurer seuls au monde." 

On regrette, avec lui, la prolixité de trop d'écrivains :

"Hélas le papier n'est pas cher et les auteurs n'ont pas à effacer un livre avant d'en écrire un autre."

On profite du silence :

"Le silence est la communion d'une âme avec elle-même."

On définit le philosophe :

"Etre philosophe ce n'est pas avoir de subtiles pensées et fonder une école, mais, ce qui est bien plus rare, mener une vie de simplicité, d'indépendance, de magnanimité et de confiance- comme devraient la mener tous les hommes."

On constate, déjà, ce qu'est devenu l'homme :

"Les hommes sont devenus les outils de leurs outils."

On observe, dépité, les changements du monde :

"D'aucuns ont pensé que les rafales du vent n'apportent plus au voyageur la fragance naturelle et originelle de la terre, mais que nous respirons une athmosphère polluée - que la disparition de nombreuses plantes indigènes parfumées à cause du bétail qui le broute et des porcs qui fouissent, que l'extinction depuis la colonisation du pays de nombreuses espèces végétales aux doux arômes et d'herbes médicinales, qui embaumaient jadis l'athmosphère et la rendaient salubre, est à l'origine de nombreuses maladies parmi les répandues aujourd'hui."

On prépare une conférence sur Carlyle, on écrit des poèmes, on botanise,

On apprend au passage que les motifs de son installation à Walden, étaient peut-être moins romantiques que  la légende veut nous le faire croire,

Mais toujours on regarde et on admire :

"En mai,le pollen du pin a commencé à recouvrir l'étang de sa poussière."


Source : cdi-doisneau.fr

Je pourrais continuer ainsi à l'infini,  tant sont grandes son intelligence, sa culture et sa sensibilité et contemporaines beaucoup de ses pensées et de ses craintes.
J'espère vous avoir convaincue de tenter cette aventure et même peut-être de la poursuivre.
Le tome suivant est déjà paru...




* Thierry Gillyboeuf présentation de l'ouvrage, page 9.

mardi 27 mars 2018

LA NOTE AMERICAINE




Titre original : "Killers of the Flower MOON. The osage murder and the Birth of the FBI." -2017-
Auteur : DAVID GRAAN
Traduction : Cyril GAY
Edititions : Globe, l'école des loisirs -2018- 363 pages.
                         

Voici un livre plein de passion et de violences, écrit avec une rigueur et une sorte de détachement clinique, qui donnent plus de force encore aux évènements qu'il relate. 
Loin des fake-news qui nous inondent, nous sommes ici dans le temps de la recherche et de l'objectivité, du respect et de l'empathie aussi.


Source : Nation Osage


Cette histoire, qui se déroule dans les années vingt, touche les survivants d'une tribu indienne, les Osages, dépouillés de leurs terres, comme toutes les tribus le furent, parqués, soit-disant pour leur bien dans une réserve de l'Oklahoma, où les descendants des colons qui les avaient spoliés, les auraient  bien volontiers oubliés.

Mais voilà, le destin est parfois facétieux, et ces terres se sont transformées en aubaine, riches qu'elles sont du pétrole que leur sous-sol renferme. 
Chaque Osage a reçu les droits d'exploitation d'un lot, transformant chacun d'eux en un riche héritier.
Dans ces circonstances, plus question, vous le comprendrez, de les oublier !




C'est dans ce contexte que se déroule une série de meurtres très ciblés, qui vont faire l'objet d'enquêtes plus ou moins bâclées, jusqu'au jour où, à Washington, un jeune et ambitieux jeune-homme, Edgar HOOVER pour ne pas le nommer, va comprendre que cette histoire devrait lui permettre d'asseoir enfin son pouvoir, par le truchement, sur place de ces agents.

C'est l'un d'entre-eux, Tom WHITE, animé par un courage et un sens de la justice à toute épreuve, qui  constitue l'équipe chargée de mener l'enquête et qui portera celle-ci  jusqu'à son terme.


Tom White (à gauche) et Edgar Hoover. Source : histoty.com


Inutile de compter sur moi pour vous en dire plus, si ce n'est que la réalité, dépasse, ici, largement la fiction !

Ce livre m'a passionnée à plus d'un titre :
 -parce qu'elle décrit le destin incroyable de cette tribu,
- parce qu'elle nous montre une  jeune nation où brigands et voyous ont la main sur tout, 
- parce qu'à côté de ceux-ci se dressent des figures pleines de vertu,
- mais aussi parce qu'elle décrit les ravages, laissés sur des générations, par des crimes restés, d'une  certaine façon  impunis.

C'est une histoire totalement hors du commun, une enquête extraordinaire et en disant ceci je pense tout autant à celle menée à l'époque par Tom WHITE et son équipe, qu'à celle conduite aujourd'hui par David GRAAN, qui, je l'espère aidera des plaies encore vives à cicatriser.


Où trouveras-tu donc une caverne assez sombre
Pour couvrir ton visage farouche , Conspiration n'en cherche point ;
Cache-le sous le masque de la bienveillance et de son sourire caressant.

William Shakespeare
Jules César